United Colors of Monochrome.
Fair Play : Comment se faire disséquer la rondelle à vif sans perdre la face

Attitude Power par Hebus San


Ahhh, la glorieuse incertitude des jeux vidéos. Autant celle du sport est connue (des Français essentiellement), autant celle des plaisirs paddesques demeure plus obscure. J’ajouterai même qu’elle est uniquement portée à la connaissance du cercle restreint, certes, mais amical des joueurs de tout poil qui se sont déjà frotté aux plaisirs de groupe.

En effet, ces gens dont je fais partie savent le prix à payer pour s’étriper joyeusement et virtuellement par le biais d’une interface graphique animée et commandée via de petites pressions judicieusement réparties sur des boutons plus ou moins bien placés, ou plus simplement pour placer un énorme So Ryu Ken dans les couilles de votre meilleur ami qui aura négligé sa protection en vol. Ce prix est à la hauteur de la jouissance ressentie quand vous tenez enfin les baloches de cet enculé de merde (mais néanmoins ami) après une âpre lutte incertaines. Ce prix est la défaite. Humiliante et dégradante.

Et s’il y a une chose difficilement supportable pour un joueur c’est de paumer. Comme une merde. Bien insignifiante. Surtout si le duel en question était censé passer « fingers in da ass » pour reprendre l’expression favorite de notre délicat maître de toile. Du genre quand votre petit cousin vient à la maison « Bé tiens vient jouer à street fighter 2 avec moi. T’as jamais joué ? (sourire putride) Oooh c’est pas grave, ça s’apprend vite. Hein ? Mais oui même à 6 ans (sourire putride ET vicelard), et qu’au final il vient de vous coller un perfect en jouant Zangief… et vous Chun-Li. Ce jour là on comprend ce que les meurtriers impulsifs ressentent avant le passage à l’acte. Et généralement on a de gros frais de réparation pour tout ce qui passait à portée de main immédiate dans les 5 minutes suivantes. Bref.

Pour mieux illustrer mon propos, je vais décortiquer chaque face du dé de la défaite ainsi que les solutions les plus appropriées pour s’en sortir comme un prince.

Il convient donc de préciser les divers degrés de l’humiliation ludique. Celle-ci revêt de multiples visages qui déclencheront en vous diverses émotions parfois vivement exprimées, allant de l’envie de meurtre avec barbarie jusqu’au désir d’autolyse à coup de pad de Jaguar dans le fondement (vous êtes joueur et en temps que tel vous avez une imagination débordante).

Première d’entre toutes les défaites : celle contre la machine. Humiliante à souhait, elle est surtout extrêmement irritante pour les nerfs. C’est celle qui conduit facilement à commettre l’irréparable (jouer à « pad vole ? », tester la résistance de la carrosserie de la console à mains nues, essayer de verser du café dans sa megadrive, déboîter la mâchoire du chien parce qu’il a respiré trop fort et que c’est de sa faute, etc…). Il est important de souligner ici que cette défaite existe en deux versions : soit le jeu est définitivement trop fort, vraisemblance aisée s’il s’agit d’un jeu old school venant d’une époque où le mot testeur désignait les tests d’ovulation uniquement, auquel cas votre réaction la plus probable sera une moue dubitative et totalement désabusée, parfois mâtinée de dégoût et généralement accompagnée d’un « Pffffffff……. » évocateur ; soit le jeu est extrêmement bien dosé ce qui vous place dans la position très inconfortable du coupable solitaire après un saut raté, un tacle particulièrement loupé, ou une bombe « malheureuse ». C’est cette situation qui est dangereuse pour vos nerfs de joueur et, consécutivement, pour l’intégrité physique de votre entourage. Le détail capital dans ce cas de figure est la présence ou non de témoins. En l’absence d’autre protagoniste l’histoire s’arrête généralement là. Un ou deux coups de pied dans la table/le chien/la chaise/la console closent habituellement le dossier. Mais si un témoin visuel est présent, c’est l’horreur. Vous pouvez toutefois avoir la chance que le témoin en question soit totalement hermétique aux jeux vidéo (grand-mère, mère, sœur, et plus généralement toute personne de la gent féminine), auquel cas il convient de se comporter comme dans le cas de l’absence de témoin. En revanche il se peut que le témoin soit particulièrement versé dans le vidéoludisme voire (et c’est le drame) qu’il soit à vos côté spécialement pour voir évoluer votre alter ego virtuel. Combien d’entre nous ont cédé à la panique en ces douloureux moments ? Combien ont eu a justifier un geste irréfléchi plus dû à leur immaturité qu’à une réelle méchanceté ? Et puis les appareils dentaires ça se redresse non ? Tranquillisez vous, j’ai les solutions. Oui, les. Pouf, j’ai réfléchi. Pour vous. Ah ah.

Si le témoin est de votre famille il est impératif de maîtriser vos pulsions. Il faut noter que ce sera particulièrement compliqué puisque ce cafard visqueux va généralement bien se foutre de vous, voire menacer de courir partout dans la maison et même votre quartier et beuglant que vous êtes un looser, tout ragaillardi qu’il est par le fait d’appartenir à la même famille que vous, ce qui, croit-il, lui offre l’opportunité d’être si peu courtois envers vous. Il y a diverses options pour s’en sortir superbement :

* Si le sujet est plus jeune que vous, soyez abject : « mais au fait tu sais que tu n’es pas mon frère ? Ben oui papa et maman t’ont trouvé dans une poubelle et ils ont eu pitié de toi. Oui mon pauvre, tu fais pitié tu vois… ». Efficacité : 10/10. Problèmes à long terme : 9/10.
* - Si le sujet est plus vieux que vous, soyez répugnant : « mais dis-moi, papa le sait que tu te branles en cachette devant ses bouquins SAS ? Noooooon ?......ah……. ». Laissez en suspend votre fin de phrase. Efficacité : 8/10. Problèmes à long terme : 4/10, mais tenez vous à carreaux pour le reste de votre adolescence. Marche aussi avec tout ce qui fait frémir les parents : sexe, drogue, anarchisme, star academy.
* Si le sujet est compatissant avec vous (cela arrive) mais que vous pensez qu’une gaffe en public est toujours possible « ouais l’autre jour on jouait avec benji, et puis pas de bol il s’est loupé sur un saut… », il faut éviter la cata ! A ce moment là lancez vous dans une tirade néo-romantique résolument axée sur la technologie de la machine en cause qui explique votre défaite. Vous n’y connaissez rien ? Pas de panique, l’autre abruti non plus, sinon il ne serait pas compatissant ! Inventez, soyez imaginatif, bourrez lui le cortex de Giga-ampères, de bus usb triphasé, de processeur à cadence inversée (ben oui, tu comprends c’est pour dézoomer l’image), de mémoire en 5.1, de temps de latence cartouche pour cause de contacteurs en laiton, etc… Le bougre lâchera prise très très rapidement et oubliera l’incident par peur de voir ressurgir la calamiteuse explication. Efficacité : 6/10. Problèmes à long terme : 2/10

Si le témoin n’est pas de votre famille, l’explication technique marche bien également, mais la pression morale nettement moins. Il vous faudra alors ruser. Soit il est de notoriété publique qu’il est aussi mauvais que vous sur certains jeux, et vous pouvez appuyer là où ça fait mal (en cas de scrupules, soyez sûr que lui n’en aura aucun à vous traînez dans la fange en vous tirant par les couilles), soit il est extrêmement doué et vous êtes mal. Dans ce cas extrême prétextez une mauvaise grippe/diarrhée purulente/attaque cérébrale momentanée. La médecine est un formidable puits d’inspiration pour se tirer des mauvais pas. Il existe une autre arme redoutable mais dangereuse, c’est le « T’as jamais eu des envies envers un autre garçon ? Moi ça me trouble des fois… ». Très compliqué à sortir, mais si vous êtes bon comédien c’est la réussite assurée. Vous ne perdrez pas la face. En aucun cas. Votre copain peut être par contre. C’est le risque. Mais de toute façon c’était un sale crapaud prêt à se gausser de votre insuffisance technique pour se rendre intéressant, alors… et puis vous serez peut être malgré vous le détonateur de coming out spectaculaires qui sait ?



Vient ensuite l’épineux cas de figure de la défaite contre un joueur humain. Et là je ne vous cache pas qu’il va falloir être particulièrement retors pour s’en sortir. Psychologiquement il faudra vous mettre en condition. Vous êtes un tueur ! Vous êtes prêt à filer des nouveaux nés à bouffer à vos dobermans et à vous branler en regardant la scène !! Oui je pousse un peu mais c’est pour votre bien, enfin pour votre capital honteux. Bref rien ne doit vous faire reculer. Soyez aussi convaincu que plus un mensonge est gros, plus il a des chances de passer. Soyez sûr de vous, c’est vous le meilleur, même si vous venez de prendre 8-0 à ISS avec le brésil alors que votre pote s’est contenté de l’albanie (gros gros gros potentiel l’albanie ! Oui il faut un peu de culture sportive de mauvaise foi aussi, avec des noms inventés : « ben ouais, Zevlatovieski c’est un pur stratège, c’est lui qui a tout appris à Nedved quand il venait passer ses vacances à Tirana chez son oncle. Tu savais pas que Nedved avait des racines albanaises ?).

Ici l’argumentation technique a très très peu de chance de marcher, vu que votre adversaire joue dans les mêmes conditions que vous. J’en connais pourtant qui ont essayé cet argument : « Ouais, mais ma manette est plus pourrie que la tienne, c’est pour ça que tu me renvoie mon kaméhaméha systématiquement en pleine gueule !! » (zifnab si tu me lis ;) ). Oubliez. Non content d’être inefficace, cette excuse vous démasquera rapidement.

Préférez donc de loin jouer sur la corde sentimentale. Les problèmes sociaux sont une excellente porte de sortie. L’alcoolisme des proches, la maladie (de préférence longue, douloureuse et incurable), les résultats sportifs catastrophiques de l’équipe locale, la mort de votre chien sont des incontournables. La clé est la sincérité dans le ton, et si vous êtes assez costaud, une pointe d’originalité teintera de véracité votre bobard. Grâce à notre époque médiatique de merde, plus c’est incroyable, plus c’est vraisemblable. Merci la télé !



Mais pour être un véritable virtuose de la mauvaise foi, il faut sentir le coup venir. Les grands loosers me comprendront. Il est rarissime de se prendre un branlée de l’apocalypse sans le voir venir. Autant avant le début de la partie on peut faire le cador, autant dès les premières minutes de jeu on redescend vite sur terre. De toute façon si la victoire est si ahurissante que ça, vous pourrez toujours avancer le sacro-saint « cul du novice » pour peu que votre adversaire du jour en soit un. Argument tant de fois utilisé, usé par la pratique, patiné par l’engouement populaire, mais véritable dogme scientifique de la culture occidentale, que personne n’osera contester. Son seul défaut est sa validité limitée en fait, puisqu’il devient caduc dès la deuxième défaite (qui survient rapidement).

Donc pour être un pro, il faut sentir le vent tourner. Vous savez. Repérez ces petits signes qui ne trompent pas, ces signes qui font l’histoire de nos vies. Un So-Ryu-Ken qui vous déboîte en plein hurricane kick. Un grand pont-centre-tête plongeante-but infligé par la ligne de défense adverse. Un 6-0 au premier set constitué uniquement de jeux blancs. L’adversaire qui vous rushe à Starcraft en prenant les Protoss alors que vous avez les Zerg. Prendre 2 tours de retard à mario kart en ayant eu 4 éclairs et 2 carapaces bleue. Bref ce genre de désagréable impression que vous allez droit dans le mur du déshonneur. Et bien que nenni. Vous ne finirez pas comme Senna ! Tonton bubus va vous donner les conseils pour donner le coup de volant salvateur :

* Arrangez vous pour vous souvenir d’un rendez vous urgent en plein milieu de la partie. Ca produit toujours son petit effet. Si vous êtes suffisamment volubile, vous pouvez même gagner avec un coup comme ça, à grand renfort de soupirs angoissés, de regard implorants, et de pauses toutes les 8 secondes pour demander son avis à votre pote.
* Démerdez vous pour répondre à votre portable. Le meilleur moyen c’est de le garder contre votre bite et puis de vous écrier (en n’omettant pas d’appuyer sur pause) « ouh ça vibre là ! Chuis obligé de répondre, ça chatouille trop ! ».
* Amis pétomanes votre heure de gloire est arrivée. Votre don va enfin vous être utile, et pas seulement pour épater la galerie à Noël ou aux anniversaires ! Lâchez une énorme caisse velue, série spéciale « gaz moutarde », et infligez ainsi de lourdes pertes olfactives à l’adversaire ce qui occultera très sensiblement sa capacité de jugement. Petit inconvénient : vous vous en sortirez sur le plan du jeu, mais pas vraiment la tête haute, ni forcément le slip propre… On vous appellera « burn out », tant pis !
* Trafiquez votre console de manière à la rendre particulièrement instable aux vibrations. Et hop, un petit coup d’orteil discret, et c’est le reset dramatique pour celui qui menait… c’est à dire pas vous. « Rhoooo, mais c’est ballot ça. Va falloir recommencer. Ah t’as plus le temps là ? Ah merde… bon ben on remet ça pour les prochaines vacances ok ! ». Ce qui vous laisse le temps de vous perfectionner (peu pertinent) ou de convaincre vos parents de déménager (plus réalisable).
* Les avances sexuelles sont ici encore une excellente pirouette verbale pour se dépêtrer.
* Vomissez. Pour de vrai. Ça détourne efficacement l’attention, et fait définitivement oublier à votre adversaire la partie en cours.



Si malgré toutes vos feintes votre adversaire s’acharne à vous faire embrasser la honte sur les fesses, il vous reste à jouer la carte de la compassion. Expliquez lui longuement que ce ne va pas vraiment en ce moment, que c’est un malheureux concours de circonstance, que vous n’auriez jamais du accepter un tel défi (que bien souvent vous avez proposé, mais avec un peu de bol il aura oublié).

Mais la meilleure défense étant l’attaque, la palme revient donc à la mauvaise foi brute, pure, grande, belle. C'est-à-dire que même après vous être fait étriller le gland avec une pince à escargots et un cutter, après une défaite si écrasante que même votre famille a envie de vous renier, bref, pour reprendre une expression bien de chez moi, quand vous vous êtes fait poser la quenouille sur le museau, il faut prétendre envers et contre tout que vous êtes bien largement supérieur à votre adversaire, et qu’une seule malheureuse petite erreur a fait basculer la donne. Cette petite erreur sera soit technique (saleté de lag pour les LAN, manette pour les consoles), soit physique (téléphone, quelqu’un qui parle, moustique, radiations gamma…) soit psychologique (ben ouais j’ai eu pitié parce qu’à un moment j’ai eu une ouverture et putain là je t’aurai déchiré mais j’ai voulu prolonger un peu la partie tu vois…). Au plus la défaite subie est à inscrire dans les annales, au plus votre comportement doit être arrêté et borné. N’écoutez pas les arguments de votre adversaire, il n’en a aucun capable de rivaliser avec les vôtres puisque VOUS êtes le meilleur, point barre. Ignorez ses rires ou mieux haussez le ton pour les couvrir et ajouter à la légitimité de votre courroux. Après tout arrivera un certain point où votre ton sera tel que votre adversaire commencera à douter de sa victoire puisque vous vous mettez dans des états pas possibles pour un simple jeu. Et là c’est GAGNE !! Quand l’adversaire doute foncez ! Réduisez un peu votre emportement, concédez lui quelques bonnes phases de jeu, mais restez bien fermement sur vos positions, vous êtes indéboulonnable de toute façon.

Cette tactique possède un maître parmi mes amis (zif’ si tu me lis) qui l’a élevée au rang d’art majeur tellement c’est beau. Un vrai spectacle. A tel point que cette simple phase d’après jeu devient la motivation principale pour le battre ! Oui la mauvaise foi peut être belle.

Enfin, dernière approche de la défaite, le sourire désabusé. Un petit rire grave façon far west (quand le héros a une balle dans l’épaule), le regard lointain et perdu, les yeux légèrement plissés, une douleur indicible sur les traits. Si le soleil est couchant et qu’une musique un peu dramatique se fait entendre en fond, le tableau est parfait. Et là vous attaquez : « Moi tu sais, les jeux vidéo j’en suis revenu. Ce que j’apprécie au fond ce sont les intenses moments d’échanges, d’amitié solide entre les gamers. Ces moments qui font de nous une vraie famille tu vois ? Après tout victoire, défaite, quelle importance ?(petit rictus crispé trahissant le mensonge). L’essentiel est de vivre le moment, le dominer ou le subir n’est finalement que secondaire, tu ne penses pas ? Ah ah, finalement devant la faim, la misère et la guerre, que sont nos petites joutes fraternelles ?... »

Normalement c’est carton plein. Vous pouvez même dégoûter ce sale enculé du jeu. À vie.

Car l’essentiel comme vous le savez, comme nous le savons tous, n’est pas de s’occuper de la misère, de la faim ou de la guerre. Non. Alors ça vraiment pas. L’essentiel est de pourrir la tête de bulot de l’étron bariolé qui vous a fait l’affront d’oser toucher un de vos pad !

L’essentiel mes amis, c’est de savoir si c’est moi ou tam le meilleur un kart entre les doigts. Et y’aura pas photo. Tu appelleras toute ta famille à genoux qu’en j’en aurai fini avec toi, raclure. C’est ça la drogue du gamer. JE VAIS TOUS VOUS POURRIR !!!

RHAAAAAAAA !



Et d’ailleurs il vaudrait mieux. Vous connaissez désormais tous mes échappatoires.