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Le MSX, un standard à la japonaise

Rédaction sur la bête par Pixxell
Octobre 1992 - Classe de CE1 de l’Ecole Jacques Duclos

« Bonjour les enfants… J’espère que vous avez passé un bon week-end.
- Ouiiiiii !
- Ah. C’est bête, ça ne va pas durer !
- *silence*
- Ne sortez pas vos livres, je vous propose aujourd’hui un petit exercice de rédaction.
- *silence*
- Vous avez un petit exposé à faire sur le thème « Une grande découverte ». Vous avez deux heures.
- *pleurs, cris et fracas* »

Une découverte... Voyons... J’ai découvert quoi dans ma vie d’enfant de sept ans... C’est dur, monsieur, votre rédaction à faire. Pourquoi je suis obligée d’être là, assise sur une chaise plus grande que moi, alors que je pourrais tataner du punk dans Streets of Rage... Mais... Tiens, et si je parlais des jeux vidéo ? ...Bon, après tout, je n’ai rien à perdre... *débouchone son stylo* Si je commence par le commencement, je vais devoir parler du MSX. Ou de la MSX. ...Mince, je ne sais même pas si c’est féminin ou masculin, ce mot là. Je suis mal barrée. Bon, comme je suis une fille, on va dire que MSX est un monsieur. Si, c’est logique.

~ Il était une fois ~

Non, ça ne va pas.



~ Année 1986. Tous les jours. Inlassablement, je voyais mon papa et ma maman qui se relayaient. Face à (et à 2cm de) ce qu’on m’avait appris comme étant une télévision. Du haut de mes quelques mois, je ne comprends pas. Pourquoi cette attirance pour cet objet ? Il doit bien y avoir une raison. A chaque fois, je les vois devant un écran bleu avec un dessin bizarre, blanc sur fond noir en son milieu. Puis des couleurs qui bougent à l’écran. Mais pas comme d’habitude. Ca ne ressemble pas aux épisodes de Columbo dont mes parents sont fans. C’est bien plus carré et vif. Des trucs, des machins et des bidules qui tournoient. Ca m’intrigue.

J’entends aussi des bips et des bops par milliers... Et des rires. Et je sens aussi parfois que ma maman s’énerve. Souvent, cette irritation est accompagnée du même son, et du même écran. Ca m’intrigue. Et puis, il y a ces phrases qui reviennent souvent : « Putain de boss ! », « Non, c’est pas moi qui suit nul, c’est la manette qui déconne ! » ou « Tu as oublié une ligne dans ton listing du jeu de ramasse-miettes, chéri ». Une fois que j’ai su utiliser mes petits petons correctement, je me suis décidée à comprendre, car ça m’intriguait trop.

Un jour, mes parents ont délaissé l’objet mystérieux quelques minutes. Autant en profiter. Tâtonnant, me hissant difficilement sur la chaise (déjà trop grande pour moi) placée devant le bureau, j’arrive devant le Saint Graal. Mais… J’appuie sur le bouton power de la télé. Columbo. Mais où sont donc passés les petits rectangles qui font bwaoum ? Et les musiques d’ascenseur qui feraient péter les plombs du plus acharné des auditeurs de hardtek ? Rien de tout cela à l’écran, rien dans mes oreilles. Juste un gars en imper qui tire constamment sur son cigare avec une moue endormie.

Ah, il y a juste un truc bizarre, que je n’avais encore jamais vu... Placée sous la télé, une grosse boite avec des touches dessus, un processeur CPU Zilog Z80 cadencé à 3.5 Mhz (8 bits, donc), un processeur sonore Yamaha PSG 3 voies 7 octaves, 16 à 64 Ko de RAM, une résolution d’écran de 256x192 en 16 couleurs et d’un slot cartouche. Je regarde la chose d’un air dubitatif, quand soudain... ~

*Pause goûter*

~ quand soudain, mon papa entre dans la chambre. Emu de voir sa petite fille devant un de ses passe-temps favoris, il décide de m’expliquer comment tout cela fonctionne.

« Alors, tu vois Delphine, ça, c’est un MSX. Bon, on ne sait pas trop ce que ça veut dire, MSX. Selon de nombreuses personnes, ça serait l’acronyme de MicroSoft eXtensed, mais je crois que cela tient de la légende urbaine. C’est une boite qui permet de jouer à des jeux vidéo. C’est comme des G.I. Joe, sauf que c’est des bonhommes avec lesquels tu joues dans la télé, en gros. Avec des missions bien spécifiques données à tes G.I. Joe, desquelles ils ne pourront jamais passer au travers.

Comme toi, le MSX une maman et un papa : ASCII, qui fait naître le concept, et Microsoft (sous l'impulsion d'un de ses cadres japonais, Kazuhiko Nishi), qui fournit le Basic (c’est à dire le langage utilisé) de la bête. Le MSX, sorti en 1983, n’est pas véritablement un ordinateur, et ce n’est pas non plus une console. En fait, il doit plutôt être considéré comme un standard, au même titre que les PC.

En gros, tous les MSX fabriqués, quel que soit le constructeur - et ils sont nombreux - sont compatibles. Un MSX fabriqué par Canon sera donc aussi apte à faire tourner des logiciels MSX qu’un autre de Casio, Fujitsu, Goldstar, Hitachi, Mitsubishi, NEC, Olympia, Panasonic/Matshushita, Pioneer, Philips, Samsung, Schneider, Sharp, Sony, Toshiba ou encore Yamaha.

Et le MSX n’a pas pour fin de décorer dans la jungle d’ordinateurs personnels. C’est pour Bill Gates - qui, j’en suis sûr, sera un jour maître du monde - le moyen de s’imposer un peu plus dans le domaine de l’informatique, et pour les japonais celui d'instaurer un standard à leur image. Plus précisément, le but avoué du MSX est de contrer toutes les compagnies qui sortaient leurs engins sans se soucier de la compatibilité (Vic 20/Commodore 64, ZX 81/Spectrum...). De plus, le MSX est une machine qui avait aussi l’avantage de la puissance.

Bon, tu ne sais pas encore compter, mais je vais te dévoiler mes estimations de ventes qui, j’en mets ma main à couper, se révéleront exactes. Ce standard, c’est a eu du succès au Japon (5 000 000 de MSX produits), Brésil, Belgique, Hollande (400 000 unités), URSS (où il sert de plateforme d’enseignement), Allemagne, Espagne (160 000 machines), dans les pays arabes (1,3 millions)... Chez nous, en France, le MSX n’est que très peu estimé par la presse spécialisée, mais il a quand même réussi à se vendre à 65 000 exemplaires. Quant aux Etats-Unis, patrie de Bill Gates, c’est la débâcle, avec moins de 8 000 ventes, la faute à la concurrence énorme du marché américain. D’ailleurs, c’est pour ça que Microsoft a décidé, il y a peu, de stopper le développement du MSX-DOS. A n’en pas douter, cet évènement ébranlera fortement la norme MSX. 10 contre 1. »



Je ne comprends rien à son charabia. Mais comme je ne sais pas encore parler, je dois subir.

« Mais bon, il manque l’essentiel : les jeux… »

Il ouvre alors un tiroir du bureau et en sort une boite rectangulaire, avec un petit logo Namcot dans un coin.

« Alors. Là, par exemple, la mission c’est Galaga. Dans ce soft, ton G.I. Joe a un petit vaisseau et il doit tuer avec son laser les méchants qui sont dans d’autres vaisseaux et qui s’approchent de lui. »

Il insère un pavé de plastique dans un trou du MSX et appuie sur un bouton derrière. Apparaît alors le fameux dessin bizarre sur fond bleu : le logo du MSX, accompagné d’un jingle du plus bon goût.
Il branche un joystick rouge et me montre les manœuvres. Bon, apparemment, il suffit de bouger le petit vaisseau blanc du G.I. Joe vers la droite ou la gauche avec le manche du joystick. Et on tire avec la gâchette.

Mon papa enchaîne les niveaux, explose le high-score. Puis, d’un air triomphant mais vicelard, il me propose de me mettre aux commandes.

« Allez, vas-y, c’est facile, même ta mère y arrive. »

Manque de coordination oblige, c’est la catastrophe. Heureusement pour mon paternel, je ne connais encore ni la mauvaise foi, ni l’acharnement.



Ca peut donc paraître anodin, mais toujours est-il que j’ai connu alors connu mes premiers émois vidéoludiques. Quoi de plus impressionnant et amusant de voir que l’on peut interagir. Là où Columbo reste de marbre quant à mes injonctions, le vaisseau du G.I. Joe, lui, m’obéit. A retardement, certes, et via un périphérique, mais il me comprend. Une révélation.

Suite au vingt-troisième de mes Game Over en deux minutes, mon père réouvrit le tiroir.

« Ah, sinon, tu sais, il n’y a pas que des cartouches. Celles-ci, en règle générale, ne concernent que les jeux d’origine japonaise. Il y a aussi des cassettes. Les mêmes que celles sur lesquels j’écoute du AC/DC, sauf que dessus, on a un jeu développé bien souvent par des occidentaux. L’inconvénient, c’est que les softs mettent trois plombes à se charger. Mais bon, il y a du bonheur à la clé. A noter aussi, pour ta culture personnelle, qu’il est possible d’en utiliser des vierges pour sauvegarder sa partie. J’ai lu que ce sera possible par exemple pour un jeu nommé Metal Gear, qui sortira l’année prochaine.

Ensuite, tu as les disquettes. Celle-là se nomme Konami Collection et est en fait une compilation de 37 jeux Konami. J’en ai d’autres avec des programmes divers. Parfois des copies, parfois des disquettes on ne peut plus officielles. Celui là, par exemple, permet de faire du dessin sur le MSX. Ce support est aussi pas mal utilisé pour des jeux plus complexes, et donc plus lourds que ce que permet une cartouche. Bien souvent, ce phénomène est lié à la sortie du MSX2, en 1985. On peut aussi s’en servir à des fins de sauvegarde de jeux ou de programmes créés par l’utilisateur... Vive les listings. »

Toujours dans son monde, il décide de sortir le MSX2 presque neuf qu’il venait d’acheter.

« Tiens, ça, c’est un MSX qui a ton âge, ou presque. C’est lui qui permet de se servir de disquettes de 3,5 pouces. Comparé à son grand frère, il a plus de RAM (128 ou 256 Ko) et la résolution d’écran peut être de 512x212 en 16 couleurs ou, en mode entrelacé, de 256x212 en 256 couleurs. »

Depuis, mon père m'a expliqué qu’il y a eu deux autres versions upgradées (et toujours retro-compatibles) du MSX qui sont sorties, et ceci uniquement chez les Nippons : le MSX 2+, qui date de 1987 (avec un processeur sonore à 9 voies stéréo et une résolution d’écran de 256x212 en 19268 couleurs), et le MSX Turbo-R de Matsuschita. Il date de 1990 et est passé de 8 à 16 bits. A noter que ces deux versions sont plus que rares...

« Et puis on a plein d’accessoires compatibles avec le MSX. La plupart sont en rapport avec la fonction ordinateur de la machine, comme la souris, l’imprimante, le clavier MIDI, la trackball, le lecteur disquette et CD-Rom, la tablette graphique, le scanner à main, le mod... »

Toutes ces subtilités techniques ne m’intéressant pas, je descends de la chaise tandis que mon père continue son discours. D’un pas guilleret (mais toujours hésitant), je me dirige vers le tiroir aux trésors, celui qui contenait toutes les boites que me montrait mon paternel. Je me mets alors sur la pointe des pieds, et vois une majorité de boites à cartouches entourées d’orange. Quelques autres sont dans les tons bleu clair et blanc, avec une illustration contenue dans un cadre ovale, au milieu de la jaquette... Le point commun : ce petit logo, là, dans le coin.



« Oh, Delphine, du calme avec les jeux Konami ! »

Konami ? C’est ça que veut dire ce logo qu’on retrouve sur la majorité des jaquettes ?

« Tiens, un autre truc. Sache que la logithèque du MSX est très vaste et ne se résume pas aux jeux vidéo. En effet, si l’on prend l’exemple du Japon, le standard servait aussi bien dans les médias qu’à l’école. C’est pareil en Russie d’ailleurs. Là où les petits français ont des TO5, les Nippons ou les Russes ont des MSX.

Pour en revenir aux jeux, le paysage vidéoludique MSXien est surtout composé de jeux d’origine nippone. Ils viennent majoritairement, comme tu as pu le constater, de studios Konami, mais d’autres entreprises tireront leur épingle du jeu. D’abord composée de jeux portés depuis les salles d’arcade, la ludothèque du MSX verra naître des jeux d’aventure, de stratégie ou des RPGs exclusifs afin de plaire à un public plus important, et notamment japonais.

D’ailleurs, le MSX peut être considéré comme une sorte de plate-forme d’essai pour pas mal de compagnies. On y voit ainsi de nombreuses adaptations de jeux sortis en arcade. De plus, nous verrons dans quelques années que la ludothèque Konami sur MSX aura de nombreux points communs (et pas des moindres) avec celle de la Famicom : Gradius, Vampire Killer, Metal Gear, Track and Field/Hyper Olympic/Hyper Sports... Tu verras, tous sont d’abord sortis sur MSX, et se trouveront être des séries références, même dans 18 ans. Il en sera de même pour la NEC PC-Engine qui piquera un tas de bons jeux au MSX.

Compile, Namco(t), Hudson Soft, Falcom ou encore HAL Laboratories y sortiront aussi d’excellent jeux. En Europe, des boites comme Ocean, Ultimate ou Gremlin Graphics se distinguent. » ~



Il en a dit des trucs vrais. Tout s’est confirmé. Je me demande juste comment j’ai pu faire pour me souvenir de tout ce qu’il m’a expliqué ce jour là, et pourquoi je n’écris pas comme une enfant de sept ans.

~ Ainsi donc, outre ceux déjà cités, beaucoup de grands jeux, après une carrière en salle d’arcade ou non, ont vu une première adaptation sur MSX, tels que :

• La saga d’Action RPGs Y's
Bomberman, que l’on ne présente plus
Contra / Gryzor
Puyo Puyo
Dragon Slayer - The Legend of Heroes
Vampire Killer, plus connu sous le nom de CastleVania
Dragon Quest, le premier RPG japonais
• Les Yie Ar Kung Fu, qui inspireront même la conception d’un jeu nommé Street Fighter.

Toutefois, dans mon cœur, il faudrait citer d’autres jeux, excellents au demeurant, mais n’ayant pas connu de succès planétaire all over the world :

King's Valley, jeu de réflexion où l’on incarne un archéologue qui tente de trouver des pierres précieuses dans des pyramides tout en essayant de semer/tuer des momies collantes.
Road Fighter, jeu de course vu de dessus au fun bien présent.
Knightmare, shoot’em up un peu spécial où l’on incarne Popolon, jeune chevalier, qui tente de sauver sa douce et tendre via de nombreux niveaux en scrolling vertical, aidé de nombreuses armes et pouvoirs.
• The Maze of Galious, une suite de Knightmare très différente dans la forme mais de qualité au moins égale.
Antarctic Adventure, jeu de course animalier mettant en scène Pentaru, qui deviendra la mascotte de Konami durant quelques années.
Treasure of Usas
SD Snatcher, adaptation à la sauce RPG de Snatcher, beaucoup plus accessible car traduite en anglais.
Zanac et ses descendants plus ou moins directs, shoot’em up de qualité.

C’est donc ainsi, les yeux rivés sur un écran de télé sans Columbo, que j’ai connu, et que je connais encore, le plaisir du jeu vidéo. ~

Note : 1/10
Hors sujet. Je n’ai rien découvert.
Signé : Papa.


Epilogue

En 1993, après dix ans de bons et loyaux services, les derniers standards MSX sont produits. La raison : le MSX n’est plus assez compétitif, car trop cher. Cependant, ayant conquis plus de sept millions de joueurs dans le monde, il continue d’exister via de nombreux clubs (une centaine au bas mot) ainsi que par l’émulation de ce support, née grâce à un russe au nom imprononçable via le programme F-MSX. Trop vite oublié ou inconnu pour certains, il n’est toutefois à n’en pas douter que le MSX reste une plate-forme de jeu mythique pour tous ceux s’y étant essayés.